Tribune de septembre

Finalement, on va trouver plutôt sympa ce retour à la saison régulière après un été suspendu à la canicule, aux pelouses russes et à la torpeur de l’info. Et pour lancer sur des bases solides et inspirantes cette nouvelle année, Grands Formats nous a concocté une rentrée d’une envergure sans précédent : une cinquantaine de concerts en grand orchestre répartis sur toute la France, entre le 16 octobre et le 29 novembre. Nous sommes aussi très heureux d’organiser notre temps fort pour le lancement de cette rentrée avec le Reims Sunnyside Festival les 16, 17 et 18 octobre prochains – un maximum de grands formats dans un minimum de temps.
Avant ce grand éclat musical, c’est sur la scène européenne que Grands Formats concentrera son action : les 13, 14, 15 septembre nous serons pour la première fois à l’European Jazz Conference qui regroupera à Lisbonne les professionnels du secteur du jazz venus de toute l’Europe. Grands Formats s’y rendra les mains remplies d’idées et de propositions, s’appuyant sur une des nouveautés les plus enthousiasmantes de cette année : l’intégration d’orchestres étrangers au sein de la fédération, sous l’étiquette European Grands Formats – dont les noms ont été annoncés en début de semaine !
Dans cette rentrée au calendrier séduisant, nous tiendrons aussi notre place et contribuerons activement à de grandes manœuvres en cours sensées impacter directement nos pratiques : la réforme de l’action publique et territoriale (CAP 22), le projet du Centre National de la Musique (CNM) et les contours d’un « plan Jazz » annoncé à l’automne par le ministère de la Culture. S’il n’est pas l’objet ici d’entrer dans le détail de ces chantiers décisifs, je voudrais néanmoins porter l’attention sur un questionnement plus vaste et radical sous-tendu dans ces plans, et que je crois symptomatique du contexte dans lequel évolue notre secteur : l’installation d’une confusion sémantique entre « art » et « culture ».
Au regard de ces perspectives en cours (CAP 22, CNM), accepter la qualification indifférenciée et constante de l’un par l’autre propose à mon sens un chemin hasardeux aux artistes, aux acteurs de la musique, et plus largement aux spectateurs d’aujourd’hui. En effet, nous travaillons main dans la main avec les responsables et les délégués culturels, créons des emplois culturels, réalisons des actions culturelles, dans le cadre de politiques culturelles… mais la « culture » c’est aussi le sport, la cuisine, la chasse, la langue, les comportements civils, la génération… et tant d’autres aspects d’une société organisée dont l’art n’est qu’un des visages. Les perspectives citées plus haut insistent notamment sur les possibilités qu’il y a aujourd’hui de réconcilier l’art et la réalité sociale, par l’action culturelle, le lien social ou l’industrie : comme si l’art de notre temps devait principalement nous rassurer sur la place que nous occupons au sein des processus matériels de production des sociétés. Si nous avons mis nos préconisations sur la table, avec les éléments aujourd’hui à notre disposition, nous craignons que ces desseins actuels oblitèrent – par omission ? – la capacité de l’art à faire éclore des horizons capables de nous mener au-delà des limitations de notre époque.
L’absence du mot « art » au profit de « culture » s’accompagne ainsi de dommages collatéraux dans le discours, telle la quasi-disparition des « œuvres » au profit des « produits » – ou, version plus douce, des « projets ». De ces questions sémantiques découlent directement la définition des places respectives qu’occupent les artistes, les producteurs, les médiateurs, les enseignants, les délégués culturels, dans le secteur musical. Il conviendrait de clarifier davantage la part et le travail de chacun – responsabilité artistique des artistes, responsabilité culturelle des médiateurs – afin de déployer avec justesse nos initiatives conjointes et d’éviter de faire porter à la seule équipe artistique, comme c’est trop souvent le cas, la responsabilité de la réussite d’une action « culturelle » ou d’un « projet transversal à visée culturelle et sociale ».
Les orchestres de Grands Formats se confrontent à ces réalités, ils inventent des solutions par leur démarche, offrent des réponses au fil de leurs concerts. Alors avant de plonger dans un si vaste examen, profitons cet automne avec appétit de nos vivifiants grands formats.

Grégoire Letouvet, ensemble Les Rugissants, membre du CA de Grands Formats


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