Entrer en résistance

Est-ce que je vis dans une dystopie ?

Dans ma tribune d’octobre 2024, je parlais d’une bourgeoisie radicalisée me paraissant avoir plongé dans un néolibéralisme autoritaire à tendance fasciste.
Aujourd’hui, il me semble malheureusement qu’on ne peut que valider cette qualification.
Un historien comme Johann Chapoutot, qui était jusqu’à récemment plus que prudent avec le terme «fasciste», admet lui-même dorénavant la légitimité à l’employer pour qualifier la dérive du pouvoir macroniste.
Le reniement d’un résultat électoral, l’imposition d’une politique toujours plus anti-sociale (budget 25-budget 26), des violences sidérantes, récurrentes, et de plus en plus fréquentes des forces de police, notamment dans les quartiers populaires, mais aussi contre toute contestation du pouvoir – y compris pacifique… la liste est loin d’être exhaustive …
Le retournement du sens, des valeurs, est total, et ce jusqu’au sommet du pouvoir¹. La fenêtre d’Overton² est devenue une baie vitrée ouverte à tous les vents les plus nauséabonds. L’anti-fascisme est devenu suspect, si ce n’est disqualifié … L’antisémitisme est instrumentalisé pour empêcher toute critique de l’Etat génocidaire d’Israël³ alors que des néo-nazis défilent dans les rues avec l’approbation du ministre de l’Intérieur (9 mai 2025) et que l’Assemblée Nationale rend hommage à un militant fasciste et violent, militant dont l’Hôtel de région Auvergne-Rhône-Alpes se félicite d’afficher le portrait sur sa façade…
Une gauche, somme toute modérée (le programme de LFI est moins radical que celui du Parti Socialiste de 1981, faut-il encore le rappeler ?), est classée à l’extrême-gauche pour mieux normaliser l’extrême-droite. Extrême-droite validée d’ailleurs sur à peu près tous les plateaux TV, y compris sur le service-public⁴.
Dans le discours du pouvoir, l’anticatastase est devenue la norme.
Le bloc bourgeois⁵ a donc fait sécession, et normalise l’extrême-droite pour défaire, enfin, toute aspiration à des progrès en matière sociale, écologique, culturelle, d’égalité, d’éducation… bref, tout ce qui vise l’émancipation (et maintenant la survie), est sacrifié sur l’autel de l’argent et du pouvoir.
La bêtise est maîtresse, le piétinement du droit la règle.

Aïe …

Et la culture dans tout ça ?…
La question elle-même est un peu douloureuse… elle pourrait paraître si éloignée … Elle est pourtant fondamentale.
D’un point de vue très pragmatique d’abord, la destruction méticuleuse du secteur public par le pouvoir néolibéral, et, en ce qui nous concerne, la suppression progressive du financement publique du secteur culturel, n’a de cesse de mettre des gens sur le carreau. Comme le soulignait mon camarade Léo Jeannet dans la tribune du mois dernier, l’entreprise est bien volontaire et il n’y a pas besoin d’attendre la fin d’une bascule largement entamée pour déjà constater l’ampleur des dégâts. Si nous avons réussi jusqu’ici à préserver notre régime spécifique d’assurance chômage (qui nous permet – à peu près – de vivre de nos pratiques), nous assistons, assez démunis et peut-être quelque-peu sidérés, au démantèlement de nos outils de travail et de diffusion – salles de concerts, festivals, dispositifs d’échanges, actions culturelles, associations, etc.
Perspective gouvernementale : démanteler les outils de diffusion et dans le même temps proposer un nouveau projet de loi sécuritaire qui comprend la création d’un « Délit de rassemblement musical illégal »⁶ (à noter : c’est une des premières mesures de G.Méloni à son arrivée au pouvoir en Italie)
Je me pose depuis récemment la question : pendant combien de temps encore vais-je pouvoir exercer mon métier de musicien ?… Et vous voyez, j’acte déjà inconsciemment le fait que ça va s’arrêter…
Ensuite, qu’on se le dise, point de culture dans un projet d’extrême-droite : de la pierre, de la relecture historique et de l’auto-glorification, oui ; du spectacle vivant, des œuvres sensibles permettant la singularité, la critique et la rencontre, certainement pas.
De plus, la question de «la culture» est aussi fondamentale car elle nous renvoie, tout simplement – si j’ose dire, à notre humanité…
Et, de nouveau, les fascistes comme les néolibéraux radicalisés – sont-ils si différents ? – s’emploient à nous nier notre humanité même (« les gens qui ne sont rien »⁷).

Alors …

Je crois qu’il nous faut entrer en résistance.
Rien de moins.
Investissons la chose politique, en tant que citoyen·ne·s peut-être même en premier lieu ; militantisme, syndicat, manifestation, cagnotte, vote, boycott. Si on se sent conscient·e des enjeux, à titre individuel et/ou collectif, peut-on encore rester inactif ?
Cherchons aussi dans les propositions du champs politique les projets résonants avec nos aspirations, discutons-les, amendons-les, soutenons-les le cas échéant.
Je ne vois pas, très sincèrement, comment les choses vont pouvoir s’améliorer, pour la production artistique comme pour le reste, sans une bifurcation politique radicale.

Cela étant dit, en tant qu’artistes, nous portons aussi en nous une dimension supplémentaire : nous avons vocation à créer du lien. Ou, pour être plus précis, nous avons vocation à créer pour créer du lien.
J’ai eu la chance récemment de pouvoir partir deux semaines en formation⁸ à Chicago : la thématique était « Musiques improvisées et dynamiques de création collective » et nous avons rencontré, appris et échangé avec notamment des musicien·ne·s de l’AACM (Association for Advencement of Creative Musicians).
Créée en 1965, cette institution emblématique peut être considérée comme un pendant culturel – et donc un outil artistique, philosophique, mystique, et de transmission – du mouvement d’émancipation des afro-américains ; cela permettant, parallèlement à la lutte pour les droits civiques, une affirmation collective de son existence, de sa légitimité, de sa dignité et de sa liberté – même si à l’époque, ce n’était pas forcément verbalisé de cette manière.
Une des vocations de l’institution était aussi de replacer les arts dans la vie quotidienne, et je trouve que cette proposition mérite qu’on s’y arrête (on la trouve aussi chez les situationnistes français).
Car en effet, si nous devons penser nos pratiques d’un point de vue politique, ne serait-il pas temps de poser une critique radicale de « l’organisation sociale de la culture » et de penser une sortie des institutions bourgeoises de l’art et de sa diffusion ? Démocratiser la culture, ce n’est pas faire jouer un concertiste classique dans une rame de tramway !
Politiser, imaginer, développer – collectivement. La « sécurité sociale de la culture » est un exemple de proposition ; la fanfare à l’école (Urbain’s Band), la notion de « droits culturels »⁹ ou faire une entrée à prix libre dans une salle conventionnée en sont d’autres…

En finir avec l’élitisme, le culte de la performance et l’esprit de compétition (« ma région Virtuose »), sortir du fantasme de l’exception culturelle et, à l’instar du théâtre grec qui était accolé à l’hôpital – l’hôpital soignant les corps, le théâtre les âmes ET la société – faire de l’art et de la culture ce qu’elle est : un espace collectif permettant la rencontre des singularités, un espace de soinun espace de lutte.

pochoir Chicago
« Pour être réellement visionnaire, nous devons ancrer notre imagination dans la réalité matérielle
et simultanément imaginer les possibles au-delà de cette réalité » – Bell Hooks
« Tu dois agir comme s’il était possible de transformer radicalement le monde, et tu dois le faire tout le temps » – Angela Davis

Par Raphaël Herlem (Les Rugissants / Collectif Gros Caillou)

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¹Clément Viktorovitch : Logocratie, Seuil, 2025
²Fenêtre d’Overton
³proposition de loi Yadan 
⁴France Info
⁵Stefano Palombarini / Bruno Amable : Le Bloc Bourgeois, Raisons d’Agir, 2017
Projet de loi Ripost proposé par L. Nuñez
« Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » E. Macron, 29/06/2017
Stage de Formation Trempo
« sécurité sociale de la culture » // Urbain’s Band // Droits culturels

 

© Jeff Humbert


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