Grands Formats : hors normes

Début de saison. Petit coup d’œil à la programmation de quelques clubs et festivals de jazz : quartet, quartet, duo, duo, trio, solo, solo, trio, quartet, duo, duo, solo… Calculette. Partenaire du lancement de la Rentrée Grands Formats, le Reims Sunnyside Festival, du 10 au 20 octobre (trois Grands Formats à l’affiche), se démarque avec une moyenne de 4,6 musiciens par plateau.
La moyenne générale, elle, est un peu en-dessous de 4. Dans les faits, la norme pour le jazz en France, c’est donc le quartet. Conclusion : les orchestres Grands Formats – une douzaine de musiciens en moyenne – sont hors norme.
Mais qui fixe la norme ? Pourquoi la formation « normale », c’est quatre musiciens ?
Parce qu’une salle ou un festival ne peut guère s’en offrir davantage ? Ou seulement à titre exceptionnel ? Trop gros, trop cher ?
Résultat, les chiffres (affligeants) donnés par l’enquête Grands Formats 2017 : 7,25 concerts en moyenne par formation, mais une médiane de 4 concerts par an (et 45 % du total des concerts réalisés par trois ensembles). Quatre, cinq concerts par an : pour un orchestre, c’est à peine plus que de la survie !
S’ils ne parviennent pas à vraiment vivre de la diffusion de leurs concerts, les Grands Formats survivent. Et pour une bonne part, grâce à de l’argent public.
Ils n’ont pas à en avoir honte. Parce qu’ils en font bon usage : 74 % de leur budget est consacré directement à la réalisation de projets artistiques.
Ils n’ont pas à en avoir honte parce que, l’intermittence, les subventions, ont été inventés pour exonérer (en partie) la production artistique des lois de l’économie (et que l’économie ne s’intéresse guère au jazz en grand formats : pas un seul apport en mécénat relevé dans l’enquête GF 2017).
Il faut dire que, sur le plan économique, la musique, c’est nul !
Depuis le début du XIXème siècle, la productivité par tête de pipe a été au moins multipliée par dix. En gros, pour produire la même chose, on a besoin de dix fois moins de personnel qu’il y a deux siècles. En d’autres termes, pour un même produit, le coût total de la main d’œuvre a été divisé par dix.
Si la musique avait bien voulu suivre le mouvement, aujourd’hui, pour donner une symphonie de Beethoven, plus besoin d’un orchestre de cinquante musiciens : cinq devraient suffire.
C’est parce qu’on ne peut donner aux musiciens l’équivalent du salaire pratiqué il y a deux siècles, que, pour continuer à donner des symphonies (sans faire exploser le prix des places), l’argent public entre en jeu.
Ce qui est admis pour le « grand » répertoire l’est beaucoup moins pour le jazz. Personne n’imagine que les saisons de musique « classique » se limitent à des quatuors à cordes, des trios avec piano ou des quintettes à vent.
Mais qui s’offusque de ne presque jamais pouvoir entendre du jazz interprété par plus de quatre ou cinq musiciens ?
On pourrait s’y résoudre si le nombre n’était pas, en soi, un élément constitutif d’une émotion esthétique irremplaçable.
Grain, texture, latéralisation, profondeur, symbioses et frottements… : en grand format, la palette de sons s‘étend. Et la puissance d’un grand orchestre est de nature à faire tomber les murailles de l’indifférence et des préjugés d’un public non averti envers une esthétique musicale plutôt marginale.
C’est à produire cette émotion hors norme que s’échinent les leaders des Grands Formats, en totale contradiction avec les « lois » du marché.
L’énergie qu’ils déploient mérite un sacré coup de chapeau.Elle mérite surtout de ne pas être plombée par des dogmes (moins de dépenses publiques) et/ou des réorganisations ministérielles qui réduiraient à néant leur ténacité et leur patient travail d’enracinement territorial.

Thierry Mallevaës, président de l’association Le Gros Cube (ensemble l’Orphicube)


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