La santé mentale des musicien.nes, angle mort de la crise du secteur

Comment vont les artistes ?

Cette question, je l’ai posée récemment en story Instagram aux musiciens et musiciennes qui me suivent. Mais attention : en ayant bien pris soin de créer au préalable un contexte de confiance pour dépasser la réponse polie de circonstance. Et répondre finalement à la question : « Comment allez-vous… vraiment ? »

Près d’une centaine de répondant·es, de tous niveaux de développement de carrière (d’élève de conservatoire à tête d’affiche du jazz en France), autant d’hommes que de femmes, ont accepté de répondre à cette question et à d’autres, relevant du champ qu’on pourrait qualifier de leur « santé mentale ».

Vous le voyez venir ? Loin du « ça va » poli, loin du « ça va super » de celui qui s’apprête à annoncer la sortie prochaine de son disque, les résultats sont accablants. Les deux tiers des répondant·es se sentent désabusé·es, perdu·es, découragé·es. Plus spécifiquement, 4 leaders de projet sur 5 admettent aller mal.

Les causes ne sont évidemment pas liées au travail artistique ou instrumental ni aux concerts, mais bien à la charge de travail non-musical et sa solitude, couplé au très fort rétrécissement des perspectives : un travail continu (administratif, communication, etc.) mais l’impression de travailler dans le vide, aboutissant à une situation matériellement de plus en plus précaire. Appelons ça le syndrome du hamster dans sa roue.

Parmi les problématiques abordées, la violence et la solitude du démarchage quand on n’a pas de tourneur (ce qui est le cas de 9 répondant·es sur 10) : pour les trois quarts des concerné·es, la prospection pour trouver des concerts, qui devrait être une partie banale du travail des musicien·nes d’aujourd’hui1, représente une grande source d’anxiété.

Plus généralement, le fait d’avoir une charge mentale permanente, incluant de la culpabilité pendant les temps de repos, met en souffrance 87% des répondant·es.

Les conséquences délétères induites par cette pression professionnelle sont nombreuses, et concernent 4 répondant·es sur 5 : troubles du sommeil ou du comportement alimentaire, addictions, actes autodestructeurs, recours à la psychothérapie pour traiter des problématiques professionnelles, etc.2

La souffrance au travail est de plus en plus documentée dans la plupart des branches professionnelles, y compris chez les professions libérales. Pourtant, on l’a vu, la quasi-intégralité de la parole publique des artistes consiste à dire qu’iels ont de la chance, que leur vie est un cadeau. Presqu’aucun·e d’entre nous ne va oser contredire ce narratif, de peur d’une part d’être taxé·e de privilégié·e, mais aussi de briser l’aura de désirabilité qu’on est sensé·e générer en tant qu’artiste, envers et contre tout. Prendre cette position reviendrait à nous disqualifier de la course capitaliste inévitable qui imprègne nos « nobles » professions artistiques.

C’est donc la double peine pour les artistes : au fait d’aller mal s’ajoute la honte de l’admettre, présente chez 58% des répondant·es. Dans le même ordre d’idée, 9 répondant·es sur 10 ressentent très fort un ras-le-bol des réseaux sociaux, mais s’en sentiront captif·ves tant qu’ils resteront un baromètre incontournable du milieu professionnel pour évaluer les « performances » des artistes. Ca n’est pas comme s’il existait une alternative pour communiquer, d’autant que, de plus en plus, l’artiste est aussi personnellement engagé·e financièrement sur le remplissage ou non de ses concerts.

En dehors de notre milieu, l’imaginaire collectif peut concevoir qu’une star, ultra-sollicitée, en tournée tout le temps, puisse ressentir des dégâts psychiques ou tomber dans l’addiction pour faire face à la pression à la performance. Mais qui pourrait suspecter les dommages que peuvent causer nos situations, la dissonance cognitive entre l’être et le paraitre, la pression, le jugement, la compétition, la culpabilisation, le doute, l’incertitude quant à l’avenir, l’identification très forte à ce qu’on fait qui fait qu’on reçoit tout sans filtre, et les mécanismes de coping3 souvent violents ?

Dans le rare cas où quelqu’un aurait le courage d’exprimer un mal être, la réaction sera souvent de plaindre l’artiste et de lui souhaiter du courage… Comme si la responsabilité d’aller mieux lui appartenait, que la solution se trouvait en lui·elle. En d’autres termes, se distancier de la personne qui va mal, et individualiser le problème plutôt que de le politiser.

Ici, nous pensons que cette question est éminemment politique, et qu’elle mérite mieux qu’une série de sondages postés en story Instagram, ne serait-ce que pour briser le tabou et le silence autour de cette question4 .

Car à la honte à l’admettre s’ajoute même une honte à le ressentir, puisque « ça pourrait être pire ». Bien sûr, ça pourrait être pire sur un plan personnel mais aussi sur un plan collectif : on pourrait vivre dans un autre pays sans l’intermittence, sans politique culturelle, dans un pays avec un gouvernement ouvertement fasciste…

Ça pourrait être pire, mais la réalité est là. On a parlé des conséquences mais on connaît les causes. Les déconvenues, pour les compagnies artistiques indépendantes, arrivent en ce moment sur tous les fronts. Programmations annulées sans perspectives de report, subventions refusées, critères durcis, caisses vides, conditions de travail à la baisse, endettement. Depuis 2022 et le retour de bâton de la crise sanitaire, la diffusion dans notre secteur connaît une détérioration tendancielle qui n’est pas imputable à des trajectoires de carrière individuelles, et concerne pratiquement tout le monde5. Qui plus est, dans un secteur où de jeunes musicien.nes continuent à abonder, formé·es dans une certaine insouciance.

On a toujours été familier des difficultés de diffusion de projets XXL à Grands Formats. Mais aujourd’hui, la crise s’est largement étendue aux plus petits et moyens formats présents dans nos compagnies et collectifs6.

Face à cela, une certaine violence d’une partie du milieu qui semble faire comme si de rien n’était : Alors que des lieux et festivals au pire mettent la clé sous la porte, au mieux réduisent nettement leur programmation, les plus gros parmi eux travaillent toujours avec les mêmes tourneurs, mettent en avant les mêmes artistes. Et se plaignent partout que « les cachets des artistes explosent », parole dont se font écho plusieurs médias. Comprendre par « les artistes » le seul type d’artiste qui les intéresse vraiment.

L’immense majorité des artistes, celles et ceux dont les cachets n’explosent pas, on ne l’entend pas se plaindre. Et c’est pour leur redonner une voix que nous comptons, à Grands Formats, nous saisir de cette question, par le biais d’une étude plus large sur la santé mentale des musicien·nes dans notre secteur, qui sera lancée prochainement.

D’ici là, ne prenez pas « soin de vous », mais plutôt battons-nous collectivement pour créer les conditions matérielles qui nous permettront d’aller mieux !

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1 Mais qui, à une époque désormais lointaine, ne faisait pas nécessairement partie du métier, rappelons-le !
2 Parmi la liste présentée, 49% sont concernés par 1 ou 2 items, et 33% par trois ou plus.
3 « faire face » et s’adapter continuellement à de nouvelles situations inconfortables, voire traumatisantes.
4 En mars 2022, Ellinoa abordait déjà le sujet de la santé mentale des artistes dans son édito « Tout va très bien »
5 cf. Étude flash sur la diffusion des membres de Grands Formats, données 2022-2023
6 On rappelle que plus d’un tiers de nos compagnies et collectifs membres ont fait face en ce début d’année à au moins une annulation sans perspective de report. (cf. Édito du mois de mars : « Les équipes artistiques en péril : alerte sur l’impact des coupes budgétaires dans la culture ») 

Par Ellinoa, vice-présidente de Grands Formats et directrice artistique du Wanderlust Orchestra

© Maxime de Bollivier


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