Hommage au luthier Patrick Charton

Dans ce monde chaotique et instable dans lequel nous vivons depuis mars 2020, on ne compte plus le nombre de personnalités fortes du jazz qui ont disparu : McCoy Tyner, Lee Konitz, Steve Grossman, Gary Peacock, Henry Grimes, Jimmy Cobb… et du côté européen Jon Christenson, Marc Fosset et Peter King. La liste est longue. Les noms sont connus mais quand on s’intéresse aux vies de ces artistes en détail on découvre des parcours parfois difficiles et douloureux. C’était des artistes engagés, dédiés à leur art « through thick and thin ». Le monde du jazz est profondément ému par ces disparitions ; elles nous rappellent les concerts magnifiques vécus ensemble et les heures passées à écouter et à relever nos maîtres.

En tant que musicien·ne et artiste, on se demande bien ce que doit être notre rôle face à cette crise sanitaire mondiale où des millions d’êtres humains se trouvent d’un jour à l’autre, dans la précarité, sans ressource ?

Je ne trouve pas d’autre réponse que travailler toujours plus pour pouvoir proposer des nouveautés musicales, dans l’espoir de trouver des auditeur·rice·s post covid.

Si on suivait les conseils de Rishi Sunak, le Chancelier de l’Echiquier britannique, nous ferions mieux de nous recycler et trouver un autre métier (interview du 6 octobre 2020). Ce qu’il ne sait pas, c’est que certains d’entre nous exerçons déjà plusieurs métiers pour vivre de notre passion : chef·fe d’entreprise, chargé·e de communication, comptable, chargé·e de diffusion, ingénieur·e du son, professeur·e de musique… Mais ce que nous faisons le mieux c’est d’écrire la musique, seul·e·s ou avec nos musicien·ne·s, pratiquer quotidiennement nos instruments pour pouvoir inventer encore, être à l’écoute et interagir avec des musicien·ne·s sur scène, aller plus loin dans l’improvisation et la composition.

Pour pouvoir nous concentrer sur l’essentiel, nous nous entourons dès que nous en avons les moyens de spécialistes : administrateur·rice·s, chargé·e·s de production, web masters, photographes, bénévoles associatifs, technicien·ne·s son et lumières, luthier·e·s… Ils ne reçoivent pas de bouquet de fleurs sur scène au rappel, ils travaillent dans l’ombre. Sans leur expertise et leur investissement il n’y aurait pas de production ni de spectacle. Cette crise et cet arrêt abrupt du travail touchent gravement les musicien·ne·s et tous les métiers connectés.

Patrick Charton, un des plus grands luthiers de cordes français vient de nous quitter soudainement à l’âge de 66 ans, suite à un arrêt cardiaque.

Il était un être humain extraordinaire, un homme généreux et passionné, un génie de la lutherie moderne. Il a inventé plusieurs contrebasses démontables de très grande qualité : la famille B21, La Suit bass, parfaite pour le·a musicien·ne du 21e siècle qui voyage souvent en train ou en avion. Dans ses ateliers à Saint-Etienne et à Paris, Patrick travaillait sans cesse et apportait joie et satisfaction à toute la famille des cordes. Pour beaucoup d’entre nous, ses réglages au millimètre près jouaient un rôle essentiel dans notre son personnel. Il nous préparait le terrain pour créer, improviser, se sentir uni avec son instrument et par conséquent motivé et heureux pour travailler la musique pendant des heures. La lutherie est en deuil aujourd’hui et perd l’un de ses plus grands ambassadeurs.

Gary Brunton, co-directeur artistique du Pee Bee et membre du Conseil d’Administration de Grands Formats

© Nathalie Courau-Roudier


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