Musique de niche (tigre ou toutou ? mon coeur balance !), le jazz est moins exposé aux intempéries des nouveaux modes de consommation numériques et de ce fait aussi moins vulnérable aux coups portés par les tempêtes économiques qui en résultent. Cet état de fait est dû aussi en partie au fait que la moyenne d’âge du public à l’écoute de ces musiques est plus élevée que pour d’autres esthétiques (pop, rap etc). Cependant, nous avons tous remarqué l’importance qu’accordent les organismes tels que le Centre National de la Musique, les sociétés civiles et les acteurs du monde professionnel à la popularité numérique et aux stratégies de communication digitales. Sans entrer dans le débat du bien-fondé ou non de cette attention, j’aimerais proposer ou plutôt partager un kit de survie numérique à l’attention des ensembles de jazz.
Tout d’abord, il paraît évident qu’il ne faut pas jeter en pâture toute notre musique dans la gueule béante des plateformes musicales que vous connaissez. En effet, il est aujourd’hui notoire que la rémunération des artistes des écoutes en streaming est totalement scandaleuse. Ce ne sont pas les infimes différences de l’une à l’autre qui vont réellement changer la donne. Pour donner un exemple éloquent, 33 écoutes en France d’un titre de mon dernier album me rapportent 0,08 euros sur Spotify.
Certes, on peut saluer l’existence de la plateforme Bandcamp, plus centrée sur l’artiste et qui propose un système d’écoute et de découverte plus respectueuse des artistes et qui offre un rôle plus « actif » aux auditeurs dans le soutien aux artistes via leurs écoutes. Le marketing de Bandcamp est d’ailleurs centré autour de la juste rémunération des artistes, et leur site affiche : « Les fans ont versé 1,58 milliard de dollars à des artistes via Bandcamp et ont acheté 59 904 disques dans la seule journée d’hier. »
Cependant, la majorité des auditeurs du monde numérique ont leurs habitudes sur les autres plateformes et consomment la musique à travers des forfaits mensuels qui leur ouvrent un accès illimité à tous les artistes et à tous les contenus, notamment ceux produits par l’intelligence artificielle de façon automatisée (IA). Et aujourd’hui, lorsqu’un·e artiste de jazz publie un nouvel album, la question n’est plus « to be or not to bop » chère à Dizzy Gillespie, c’est « to be or not to bfan-link » ?
Il est certain que de nos jours, nous ne pouvons nous passer d’exister dans cet univers numérique qui correspond à la façon d’écouter et de découvrir la musique pour une grande partie du public. Ne pas participer du tout à la grande fête du numérique ne paraît pas être une option. D’un autre côté, si nous nous offrons totalement sur les plateformes, l’intérêt du public pour acheter la musique autrement (dans les bacs, sur internet ou en direct aux concerts) se réduira comme peau de chagrin et ne sera plus le fait que de quelques irréductibles amoureux du jazz et de pairs sympathiques.
Ce dilemme m’a travaillée pendant quelques années et j’ai eu la chance de travailler avec des distributeurs compréhensifs qui m’ont permis d’expérimenter un juste milieu, une sorte de prudence (phrónēsis) à la façon d’Aristote qui défendait l’idée que le danger en toute chose est lié à l’excès !
J’ai donc décidé de ne diffuser qu’une partie de chacun de mes albums sur les plateformes numériques : 5/11 titres de la Suite Andamane, 5/12 titres d’Astral, 5/11 pour African Rhapsody qui sortira le 17 octobre prochain (cf link in bio1 !). Ainsi, les auditeurs réellement intéressés ou curieux de cette musique trouvent intérêt à télécharger l’album numérique complet sur le site de l’artiste ou acheter le disque. Et pour ceux qui ne font que passer, 5 titres sont largement suffisants pour goûter à un univers musical.
Ensuite, il me paraît essentiel d’adapter notre offre et nos propositions artistiques aux nouveaux modes d’écoute musicale. Les auditeurs ne disposant pas de lecteurs cds sont de plus en plus nombreux. Les platines disparaissent des voitures, des ordinateurs et des salons au profit d’enceintes bluetooth et d’appareils connectés.
Le deuxième problème majeur des plateformes numériques, après la faiblesse de la rémunération des artistes, est selon moi la perte de sens des projets artistiques. Les titres sont dilués dans les playlists et le random playing2, les noms des interprètes absents, les photos et les textes de présentation invisibles. La cohérence de l’album est totalement pulvérisée par l’ergonomie austère de ces sites.
En réponse à ce besoin de sens et de transmission de l’univers propre à chaque album, j’ai conçu un livret papier numérique à destination des auditeurs numériques. Le livret papier contient toutes les infos du disque, photos, linernotes3, paroles des chansons etc. + un QR-code qui permet de télécharger la musique sur deux appareils, en HD ou en mp3. Cet objet permet aussi de supporter les dédicaces que les spectateurs aiment recevoir après les concerts et il condense les souvenirs du spectacle sans prendre trop de place. Je ne suis certainement pas la première ni la seule à le faire mais cette pratique aurait intérêt à être développée en alternative au tout numérique…
Et le jazz n’est probablement pas la seule musique à pouvoir trouver un intérêt dans ce mode de partage musical. Dès lors qu’on n’est pas dans une logique de single, il me semble que l’affaire a du sens, afin de transmettre la musique d’une façon globale, groupée et informée.
Et pour en revenir à la première question que j’avais éludée au départ, a-t-on vraiment envie que nos projets soient jugés à leur nombre d’auditeurs mensuels sur les plateformes ou au nombre d’abonnés sur Youtube ? Nos musiques sont-elles évaluables à partir de modes de consommation numériques qui édulcorent leur contenu ? Je vous laisse répondre en votre âme et conscience tout en insistant sur l’importance de nous adapter et d’enrichir nos processus de diffusion en fonction des types d’écoute multiples de nos publics. Voici donc petit kit de survie : une présence partielle sur les plateformes et des livrets papier numériques pour partager les albums au complet. Pour inciter les auditeurs à saisir toute la richesse de nos créations, l’enjeu est de taille et le chantier ouvert… À vous de jouer !
Par Leïla Olivesi pour le Leïla Olivesi Octet
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1 Formule consacrée pour indiquer les liens d’écoute sur les réseaux sociaux comme Instagram.
2 Choix des pistes laissé au hasard.
3 Notes de pochettes
© Solène Person

