Les concepts qui me servent de titre sont un emprunt à Antonio Gramsci1. Pour le philosophe italien, la « guerre de mouvement », rapportée à la lutte politique, est constituée par l’action des acteurs politiques principaux – partis en premier lieu, mais aussi syndicats et organisations autonomes – et vise directement la prise de pouvoir par une action de terrain. La « guerre de position » quant à elle, est constituée par l’action des acteurs parapolitiques que sont par exemple les médias, les universités, les fondations, les associations, les intellectuels, les artistes, aujourd’hui les influenceurs… et vise à remporter la bataille pour l’hégémonie culturelle, à promouvoir des valeurs et des modes de vie en accord avec son idéologie. Leur articulation dans un réseau de processus stratégiques et tactiques qui concourent à la réalisation d’une stratégie directrice (grand strategy) qui les détermine doit en outre permettre d’identifier leur temporalité propre.
Plusieurs raisons m’incitent à examiner aujourd’hui ces thèses. Le constat d’une part, que la « guerre de mouvement » nous la perdons depuis longtemps déjà contre le libéralisme qui, s’il continue de permettre qu’une production culturelle singulière existe à la marge, ne le fait que par exception, et dont on voit bien que le consentement à supporter les coûts correspondants se réduit à mesure que s’amoncellent les obstacles économiques à sa doctrine. Pis encore, l’étendue de ses contradictions devenant insoutenable le mène à céder du terrain à des idées plus prédatrices encore, voire néo-mercantilistes2, sur le plan économique, et réactionnaires sur le plan politique. Du point de vue de la « guerre de position » du reste, son hégémonie est désormais largement contestée à l’intérieur même de ses institutions, par une extrême droite qui a efficacement repris à son compte les thèses socio-culturelles gramscienne. L’omniprésence du langage et des thèmes de prédilection de cette dernière, aussi bien dans les médias grand public que sur internet devrait nous alerter : si nous n’en partageons pas les fins, il est indispensable de ne pas lui laisser le monopole des moyens.
Le doute inévitable, d’autre part, sur l’utilité véritable d’une démarche esthétique, alors même que le clivage majeur qui traverse la société porte sur des enjeux dont l’influence sur nos conditions d’existence est d’une importance bien supérieure. Ce doute, de nombreux agents y sont en proie. Jean-Michel Poullé, adjoint à la culture de Malakoff et trésorier de la Fédération Nationale des Collectivités Locales (FNCC) témoignait par exemple, lors du grand débat qui a eu lieu lors de New Deal 2025 sur le thème « La décentralisation culturelle, un consensus en question ? », de la perplexité de plusieurs dirigeants de collectivités locales quant au financement d’une activité artistique sur leur territoire qui ne semble pourtant pas massivement réclamée par leurs électeurs. A fortiori puisque, dans un contexte de diminution budgétaire contraint (c’est-à-dire en fait arbitré à un autre échelon…), le maintien d’un tel financement concurrence d’autres postes. Prosaïquement, beaucoup trouveraient irresponsable de financer une politique culturelle lorsqu’un tel financement est mis en balance avec celui des infrastructures éducatives, de transport ou des services de sécurité par exemple…
Sous une approche stratégique cependant, et conformément aux thèses présentées en prélude, il est primordial que chacun des acteurs joue efficacement le rôle qui lui échoit parmi l’ensemble des attributions complémentaires nécessaires à endiguer la marche de préceptes obscurantistes. Il est en particulier crucial que nous, Grands Formats et ceux des acteurs qui partagent notre camp, assumions d’endosser le rôle parapolitique que j’ai décrit et qui nous incombe. Pour prendre notre part à la lutte tant contre la marchandisation de toute production de discours que contre son instrumentalisation à des fins rétrogrades, il nous faut revendiquer l’engagement de nos pratiques comme production de récits dissidents.
Dans notre cas concret comme en théorie, la coordination de ces récits avec les forces en mouvement est indispensable pour qu’ils participent à produire des résultats substantiels. Leur actualisation dans le monde matériel ne peut se passer d’actions concomitantes « au front ». Or la période est propice pour le secteur culturel puisque notre ministre, en pleutre capitaine, abandonne le navire et que ce sont ses marins qui trinquent… Les mobilisations sont en cours, à l’image de celles instiguées par la CGT Spectacle et auxquelles s’est joint Grands Formats, au moment du coup de rabot passé sur le Fonpeps, le 14 janvier rue des Lombards ou encore le 29 janvier devant le Musée national de l’histoire de l’immigration où la ministre de la Culture présentait en toute indifférence ses vœux à la profession. Pour atteindre une portée générale cependant, il me semble que les revendications légitimes du secteur du spectacle devraient faire jonction avec celles d’autres parties de la société, tout aussi légitimes et qui procèdent d’une même orientation. Artistes, ouvriers, paysans, salariés, artisans… il est temps de faire marcher d’un même pas nos demandes pour plus de justice, quelle que soit leurs formes particulières. Une réponse à l’hypothèse – révoltante mais mainte fois ressassée – d’une ignorance mutuelle des artistes et de la population pourrait en effet passer par la reconnaissance réciproque et manifeste de leurs revendications respectives comme parties d’une organisation sociale globale différente.
Par Erwan Vernay, délégué général de Grands Formats
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[1] GRAMSCI, Antonio. Gramsci dans le texte : de l’avant aux derniers écrits de prison (1916-1935). Recueil réalisé sous la direction de François Ricci en collaboration avec Jean Bramant ; textes traduits de l’italien par Jean Bramant, Gilbert Moget, Armand Monjo et François Ricci. Paris : Éditions sociales, 1975, 797 p.
[2] cf. ORAIN, Arnaud. Le monde confisqué : essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe–XXIe siècle). Paris : Éditions Flammarion, coll. « Le présent de l’Histoire », 2025, 368 p.
Photo © Christophe Charpenel

