Adopte un grand ensemble !

Ah, l’automne ! Ses feuillages orangés et ses premières neiges, ses citrouilles et ses guirlandes, ses chocolats chauds sous des plaids, ses mails de booking…

Chaque artiste le sait : l’automne, c’est la haute-saison du démarchage. Pour la plupart des festivals de l’été suivant, ou pour les salles qui commencent à « programmer leur saison », c’est là que tout se joue.

Toutes mes excuses, j’aurais certainement dû ajouter un « trigger warning » : Si vous êtes artiste-leader ou employé.e d’une compagnie artistique, il est probable que vous ayez légèrement tressailli à la lecture de ce mot, tant il porte en lui une charge traumatique, l’empreinte d’un sacerdoce permanent et d’une longue série de rejets.

C’est d’ailleurs la grande spécificité de notre métier par rapport à tous les autres : la nécessité de chercher du travail en permanence, toute notre vie. Pour en trouver, pas d’annonce officielle de recrutement, pas d’entretien, la plupart des embauches se font par réputation, sans lecture des CV. Et lorsque, par miracle, on finit par en trouver, l’embauche se fait sur un seul jour. Puis, il faut recommencer à zéro, ou presque.

Alors, faites-vous partie de la team des timides ? Des harceleurs ? Des méthodiques ? Des réseauteurs ? Des flemmards ? Des téméraires (ces êtres de lumière particulièrement habiles avec un téléphone) ?

Ce qui est probable, statistiquement, c’est que vous soyez de la bande des fatigué.es.

La « dating fatigue », cette lassitude qui gagne aujourd’hui les célibataires en quête de l’âme soeur, nous touche de plus en plus, les artistes. Et on se pose les mêmes questions dans notre vie professionnelle : comment rester « désirable » alors que 99% de nos tentatives sont des échecs ?

Alors, dans un esprit ludico-dépressif qui colle bien à la saison des fêtes, je vous propose de décortiquer ensemble les étapes de la recherche de « date » (à prononcer des deux façons, évidemment).

Etape 1 : Créer son profil

Dans notre dating à nous d’artiste ou de compagnie artistique indépendante, le profil, c’est la newsletter ou le dossier de présentation, qui va renvoyer vers le site Internet le compte insta.

Si tu n’as pas le profil de rêve, tu as quand même une certaine marge de manœuvre pour te mettre en avant : il faut que ça soit élégant, pas trop tape-à-l’oeil, pas trop d’images qui saturent les boîtes mail. Beau et pro. Original mais pas trop, juste de quoi se démarquer. L’humour : pour ou contre ? Même si la tentation est forte, évite quand même de mettre des photos et vidéos qui datent de 2019, l’époque où tu étais encore fringant.e tu avais encore des concerts.

Profites-en, c’est aussi l’occasion de sortir tes meilleures citations presse, et surtout de mettre en avant tes autres dates de concerts (autrement dit, qui d’autre a bien voulu de toi).

On sait bien que « tous les gouts sont dans la nature », mais surtout pour de la musique pêchue ou festive, accessible, de préférence hommage à un.e musicien.ne historique, avec une tête d’affiche, pas trop de monde sur scène (4 max), au moins une femme instrumentiste (les chanteuses ne comptent pas), du chant quand même, un instrument un peu original dans le line-up (un peu « ethnique »???), jeune mais avec déjà une grosse carrière, esthétiquement bien identifiable, et résumable à 3 mots-clés.

Etape 2 : La prise de contact

« Slt Marciac, sava? »

Ca t’a déjà pris toute ton énergie de rédiger ce fichu dossier de présentation, mais il te faut maintenant l’enrober dans un mail de démarchage convaincant si tu veux avoir la moindre chance qu’il arrive sous le regard de quelqu’un.

C’est là que les ennuis commencent. Comment  choisir la phrase d’accroche l’objet de mail qui te fera surnager au milieu de centaines d’autres ?

Puis, admettons que tu passes ce stade — comment réussir à caser tes plus hauts faits d’armes sans paraître prétentieux.se, sans passer pour un marchand de tapis plutôt qu’un.e artiste inspirant.e ?

Comment mettre en avant tes arguments de vente (Dirigé par une femme / des femmes sur scène ? Peu de backline ? Tu habites dans le coin / pas de frais de transport et hébergement ? Tu peux brader le prix grâce aux subventions laborieusement obtenues ?), et surtout, comment cacher tes « vilains défauts » (dix artistes au plateau, musique de création, pas de milliers de followers ou de vues sur YouTube… laisse tomber, ton interlocuteur.ice a fermé le mail à « dix ») 

Mais attention hein, il ne faut paraître ni trop détaché.e, ni trop snob, ni trop désespéré.e.

Alors, plutôt confiant ? Ecoutez ce projet, c’est sûr qu’il va vous plaire, c’est pile ce que vous cherchez (un peu trop confiant, là)

Pragmatique ? Nous serons en tournée dans votre région (faux) et nous aimerions que vous en faisiez partie (obviously vrai)

Brutalement sincère ? Pitié lâchez-moi une date, de toutes façons vous prenez pas trop de risque puisqu’à ce stade il se peut que j’ai arrêté la musique dans 6 mois (obviously vrai aussi, mais ça ne donne pas particulièrement envie de nous pécho de nous programmer)

Etape 3 : La drague toxique 

Une fois la bouteille lancée à la mer, que se passe-t-il ? Là encore, les similarités avec le « marché de la drague » sont troublantes.

Le ghosting

On va pas se mentir, l’écrasante majorité de tes tentatives restera sans réponse. L’artiste, au fond, est un mix entre le type qui habite toujours chez ses parents et la nana surdiplomée : forcément, ça ne matche pas beaucoup. 

Variante 1 / l’orbiting : ce programmateur qui ne t’a jamais répondu te fait quand même de chaleureux bonjours quand il te croise.

Variante 2 / Le curving, le slow-fading : tu reçois une réponse (peut-être une demande de devis, de lien supplémentaire, voire même de disponibilité ?), mais après c’est le silence radio.

Variante 3 / Le zombieing* : Ca aurait pu n’être rien de plus qu’un bon vieux ghosting, mais voilà qu’arrive de nulle part un « Malheureusement notre programmation est déjà bouclée ». Inutile de préciser que tu avais envoyé ton mail au parfait moment, il y a plusieurs mois.

Il est parfois accompagné d’un petit « nous gardons  votre proposition pour l’année prochaine » dont on n’a jamais compris si c’était pour donner une fausse lueur d’espoir ou pour subtilement suggérer qu’il n’est pas bienvenu de renvoyer d’autres sollicitations.

Le breadcrumbing

« T’es super mais je ne suis pas à un stade où je suis prêt.e à m’engager ». Ou plutôt : « Malgré une proposition de très grande qualité, elle ne trouvera pas sa place dans notre programmation cette année ».

Le lovebombing / future faking 

Après de nombreux mails ou rendez-vous enthousiastes où l’on discute de résidence, de concerts, d’action culturelle ou que sais-je, la communication est brutalement coupée, et toutes tes sollicitations restent sans réponse. Probablement le pire cas de drague toxique : on aurait sans doute préféré qu’iel prétende ne pas avoir eu sa sub**.

Le negging

Méfie-toi de cette technique qui mélange compliments et rabaissement, et qui ouvre en réalité le bal à une négociation agressive. A toi de voir si tu es prêt.e à te brader ou non.

Le fatshaming

« Trop d’artistes au plateau, ça n’est pas possible pour nous qui sommes une petite structure » (…qui programme des trios qui se vendent plus cher que toi)

Le c’est pas toi c’est moi (mais c’est surtout toi quand même)

Aussi reformulé « nous n’avons pas eu le coup de coeur ». Ca fait mal à l’ego mais ça a le mérite d’être clair.

Etape 4 : J’ai un.e date

Le contact s’établit, on s’accorde sur un montant, sur une fiche technique, sur une date. Le concert se fait et c’est le plus beau jour de ta vie. Mais après, pas de rencontre des parents, pas d’achat de maison, pas de projet bébé : le lendemain, tu rentres chez toi.

Le mieux que tu puisses espérer, c’est qu’iel ait eu des potes à lui dans la salle qui t’ont trouvé.e à leur gout, ou éventuellement qu’iel ait envie de remettre le couvert d’ici trois ou quatre ans (quand tu te seras relifté.e et réinventé.e, et que tu auras perdu quelques kilos te produiras en formule plus légère).

#Notallprogrammateurs

Disons-le sans détour : si on n’est clairement pas équipés pour subir autant de rejet, concédons qu’en face ils ne le sont pas non plus pour gérer une telle sur-sollicitation. Comment en vouloir à un.e programmateur.ice qui ne répond pas aux mails lorsqu’iel en reçoit plusieurs centaines par jour?

N’oublions pas que le diffuseur doit lui aussi cocher des cases, trouver un équilibre attrayant, gérer un budget, vendre des places, fidéliser son public et ses bénévoles, et lui-même aller séduire puis rendre des comptes à ses propres financeurs… la prise d’assaut de sa boîte mail n’est clairement pas son mode de communication préféré, lui qui fait son repérage et va voir des concerts de son côté, socialise avec ses pairs, crée son propre réseau d’artistes… en d’autres termes, fait de son mieux.

N’est-ce pas aussi un sacerdoce que d’exercer ce rôle  avec tout ce qu’il a d’ingrat, parfois même bénévolement ?

Est-ce que finalement, ça ne seraient pas nous, les harceleurs de rue ?!

Sur une note plus sérieuse 

Au-delà du caractère ludique de ce parallèle, il est clair que si on n’était pas dans un rapport de force aussi cauchemardesque, dans un contexte budgétaire de plus en plus tendu, avec un public qui se réduit toujours et une concurrence d’opérateurs aux moyens illimités, on ne serait pas bloqués dans de tels antagonismes aliénants.

D’autant que, dans un contexte différent, cette rencontre entre deux personnes partageant la même passion pourrait et devrait être joyeuse et fructueuse. Elle l’est parfois.

Mais souvent, contraints de devoir assurer nous-mêmes notre promotion et diffusion, nous les artistes créons des relations parasociales avec les programmateur.ices dans lesquelles nous avons l’impression que tout est personnel, sans doute pour retrouver une illusion de contrôle. Il sera toujours plus facile d’en faire une question de personnes que de système. Car comment créer des relations saines dans un milieu-niche qui n’a eu d’autre choix que de s’auto-organiser pour que seule une poignée de propositions émergent pour se partager la toute petite quantité d’argent et de visibilité disponibles ? Comment la lutte pour les miettes du gâteau, convoitées par tant et tant d’artistes pourtant de très grande qualité, pourrait-elle se faire dans des conditions respectueuses pour la santé mentale de toustes ? Comment après tout ça maintenir intacte la pure joie de se produire devant un public et de créer avec lui ce moment suspendu, source et but ultime de ce chemin de croix ?

Réussira-t-on à continuer de créer et simplement de vivre en harmonie dans un système qu’on ne sait penser autrement que pyramidal ? 

Je ne suis pas sûre d’avoir le moindre conseil à donner, si ce n’est « faites ce que vous pouvez, et restez aligné.e avec vos valeurs ». Pour ne pas finir sur une note trop sombre, je dirais que si on a le privilège de pouvoir matériellement continuer à être artiste dans ces conditions, le mieux que l’on puisse faire est encore de « revenir à l’humain », de tisser des réseaux de proche en proche, de tenter au maximum d’avoir de l’empathie pour nos interlocuteur.ices et la complexité de leur position, mais sans rendre les rapports personnels, car souvent les choses n’ont pas grand chose à voir avec nous***. C’est un sacré exercice d’équilibriste qui demande beaucoup d’abnégation. Et surtout, de chérir les moments de partage avec le public ou nos pairs.

Petit papa Noël, quand tu descendras du ciel, n’oublie pas de nous amener résilience, combativité et… la fin du capitalisme !

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*: oui oui, tous ces termes existent vraiment.
**: Force à tous les diffuseurs qui n’ont réellement pas eu leur sub, on est ensemble
***: pour rester dans les termes du dating, voir à ce sujet la notion de « main character energy ». Après, il se peut que la posture d’artiste flamboyant et déconnecté fonctionne aussi. Soyez vous-même 😉

 

Par Ellinoa (vice-présidente de Grands Formats et directrice artistique du Wanderlust Orchestra)


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