Le sophisme et le mépris

« De l’argent il y en a. » 
La ministre de la culture sur une chaîne de radio publique le 7 mai 

Ce matin là, les oreilles grandes ouvertes nous avons écouté la journaliste détailler les montants des baisses pour la culture (parus dans le Journal Officiel¹), et la ministre répondre :
Ah ben dites donc, vous êtes apte à devenir Ministre de la Culture, vous avez des chiffres que je n’ai pas.
Puis nous l’avons entendue égrainer un chapelet de sophismes qui semble lui faire office de mantra :
Il n’y a pas eu de coupes budgétaires au Ministère de la culture, je le redis.
Il n’y a pas de millions en moins.
Il n’y a pas de baisse il y a + 2 milliards d’euros sur le budget de la culture pendant le mandat d’Emmanuel Macron.
Il n’y a pas un euro de moins pour le spectacle vivant.
Il n’y a pas eu de coupe.
Bercy voulait un fonds d’urgence, j’ai réussi à faire en sorte que ce soit une dotation donc une augmentation.
Je me bats pour ça, je n’ai pas eu de baisse l’année dernière, il y a eu une hausse, vous avez entendu ?
Je vais le répéter, le répéter et le répéter : avec moi il n’y a pas eu de baisse.

Oui, Madame la Ministre, nous vous avons bien entendue tordre la vérité. Si on compare les budgets annuels de votre ministère votés en Loi de Finance Initiale, c’est vrai², mais ces budgets ne sont pas les budgets définitifs… et c’est faux si on compare le budget définitif de 2024 avec le  dernier budget voté en Loi de finance rectificative paru au Journal Officiel et c’est encore plus faux si on prend en compte l’inflation puisque les comparaisons sont basées à euro courant et non à euro constant³.
Pourquoi ces mantras assénés sur une radio de grande écoute (ne vous en déplaise, le service public de la radio se porte bien) ? Pour nous faire passer pour des imbéciles qui ne savent ni lire, ni compter et ne connaîtraient pas la précarité ?
Ce matin-là, vous avez choisi de mépriser celleux qui vous ont interpelée publiquement, et insinué que les artistes et technicien.enne.s du spectacle seraient tous.tes des nanti.e.s qui vivent sur le dos de celleux qui paient des impôts.

Bercy vous demandait 134 millions d’euros supplémentaires d’ « annulation de crédit » pour 2025 et vous avez coupé seulement 114 millions, donc le budget aurait augmenté ?
Alors, comment expliquez-vous la chute vertigineuse de la diffusion de spectacles ? Et les négociations financières lunaires que nous imposent les salles de spectacle dont l’argument principal est « Nous avons très envie que vous veniez jouer chez nous, mais vous comprenez, avec les coupes budgétaires et la hausse des charges fixes on ne peut pas mieux faire. Vous ne pouvez pas réduire l’effectif de l’orchestre ? » ?

Dans la culture comme ailleurs, rejeter la responsabilité de vos choix politiques sur les individus ça s’appelle une politique néolibérale bien loin d’une politique d’intérêt du plus grand nombre qui pour le bien de toustes protège celles et ceux qui en ont besoin.
Par exemple, quand France Travail organise un Festival Uniques, où les chômeurs et chômeuses peuvent se faire coiffer, maquiller, photographier, habiller par des professionnels pour «  booster (leur) confiance, et (les) conseiller afin de (se) présenter sous (leur)  meilleur jour, dans (leurs)  candidatures comme lors de (leurs)  entretiens d’embauche » . C’est là encore la logique rabaissante de « la rue à traverser » non sans avoir au préalable pris le temps de soigner son apparence. Ce que dit France Travail c’est Vous ne serez jamais à la hauteur si vous ne faites pas un effort et si vous ne faites pas d’effort vous ne trouverez pas d’emploi.
Pourquoi France Travail préfère financer une telle manifestation (avec le soutien d’entreprises dont AXA-Google-Sanofi) plutôt que d’investir dans l’embauche de vrai.e.s conseiller.ère.s, et améliorer les conditions de travail de celleux qui croulent sous les dossiers ?
Pour faire porter la responsabilité de trouver un emploi aux chômeur.euse.s et précaires, alors que le plein emploi n’existe plus depuis longtemps, alors que vous n’avez de cesse de durcir les conditions d’accès à l’assurance chômage et de baisser les montants d’indemnisation.

Pourquoi, dans les hôpitaux, y a-t-il des agents de sécurité, aux services des urgences, pour protéger les salarié.e.s des agressions des malades ou de leur famille qui s’énervent parce que l’attente et la souffrance qui va avec sont insupportables ?
« Parce que nous sommes des étrangers et qu’ils veulent qu’on s’en aille. » comme entendu récemment dans un hôpital de Seine Saint-Denis ?
NON. Parce qu’il n’y a pas assez de personnel, pas assez de lits et que c’est là encore un choix politique.

Vous ne l’avez pas dit mais on nous le serine ailleurs : Il n’y a plus d’argent, il faut faire des économies sinon on va droit dans le mur ; il n’y a plus d’argent magique.
Les milliards d’euros d’argent public donnés aux grandes entreprises sans aucune contrepartie, ce n’est pas de la magie, c’est un choix politique qui vide les caisses et ne crée pas d’emploi.
On ne peut pas taxer les riches, ils vont partir. La France est devenue un paradis fiscal depuis le remplacement de l’ISF, par un impôt sur la fortune immobilière et en plafonnant la taxation des revenus financiers⁴. Mais comme le dit Gabriel Zucman⁵ « L’évasion fiscale n’est pas une espèce de loi de la nature. Au contraire, c’est un choix de politique publique. Et on peut, s’il y a la volonté politique, lutter contre l’évasion fiscale et faire des progrès en assez peu de temps ».

On s’éloigne de la culture là ! Non, la culture fait partie d’un tout, elle est partout.
Dans les espaces publics, les chapiteaux, les salles, sur les ondes, dans les bibliothèques, les écoles, les hôpitaux, les prisons, en ville et à la campagne. Et on ne vous a pas attendue pour y aller. D’ailleurs, on n’a pas vu les effets de votre « printemps de la ruralité » tant il est opaque.

Alors, même si vous trouvez que le « monde de la culture » crie au loup, alors qu’il serait bien à l’abri dans sa maison en pierres sans cheminée, nous ne nous tairons pas et nous continuerons à construire des espaces pour toustes.
Des temps de plaisir et de joies pour nous donner la force d’inventer ensemble, artistes, structures de production et de diffusion, et public, l’indispensable énergie collective pour vivre.
Et oui, pour cela il faut vraiment plus d’argent public, avec une vraie répartition des richesses.

Pour résister contre cet ancien monde qui fait bien plus que pointer le bout de son nez, pour ouvrir la possibilité de repenser à neuf les fondements des futures politiques publiques, pour le bien commun et pas pour le bien de quelques un.e.s, nous gardons les yeux, les oreilles, les corps et les bouches grands ouverts et en mouvement.

Quand la langue se retourne, elle rentre dans la gorge, ferme tout accès à l’air, bloque la respiration, étouffe, asphyxie. Alors la mort. Pourtant, il suffit de plonger ses doigts, ou bien ceux de son voisin au fond de la gorge, extraire la langue. L’oxygène revient, le cerveau fonctionne, le corps retrouve sa liberté.

Michel Simonot in La langue retournée de la culture aux éditions Excès, 2017.

Par Christine Nissim pour Surnatural Orchestra

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¹ Décret n° 2025-374 du 25 avril 2025 portant annulation de crédits
² À l’exception des programmes 361 Transmission des savoirs et démocratisation de la culture , 180 Presse et 334 Livres qui eux ont baissé

³ https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2025-04/NEB-2024-Culture.pdf
https://www.budget.gouv.fr/budget-etat/mission?mission=80495
NB la plus grande partie du patrimoine des ultras riches, c’est du patrimoine financier et non immobilier. in L’évasion fiscale toute une histoire/ Attac/éditions de l’atelier
⁵ économiste et directeur de l’Observatoire européen de la fiscalité. Ses travaux ont inspiré la proposition de loi, adoptée en février à l’Assemblée nationale, qui instaure un impôt plancher de 2 % sur le patrimoine des « ultra-riches »


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