Dans le secteur musical et au-delà, les mobilisations se multiplient – à l’image de celle initiée ce dimanche 23 mars devant la Grande Halle de la Villette à Paris par le Snam-CGT et au sein de laquelle Grands Formats était représentée. Et pour cause, les périls sont nombreux, immédiats comme prochains : les restrictions budgétaires qui font entrave à la capacité du secteur culturel à jouer son rôle social dans de bonnes conditions aujourd’hui, l’avènement des extrêmes droites les plus scélérates à craindre demain (et déjà un peu aujourd’hui…) et entre les deux et par-delà, le progrès inexorable de la marchandisation, de la monopolisation, et par là de l’aliénation de tout ce qui reste de valeur vitale. Ceux-ci s’articulent, certes avec d’autres, dans des chaînes de causalités imbriquées les unes dans les autres. Mais si la production culturelle a une place dans ses chaînes, une fonction dans les rapports des individus à eux-mêmes et entre eux, c’est celle d’élever les consciences. Elle agit pour cela tout à la fois comme miroir et moteur des conditions de ces rapports et de leur mouvement historique. Ainsi, Adorno à propos de la musique de Schoenberg, figure de l’avant-garde dans la modernité musicale : « La musique inexorable représente la vérité sociale contre la société. La musique conciliante reconnaît que, malgré tout, la société a droit à la musique et même en tant que société fausse, car la société aussi se reproduit comme fausse et ainsi, par sa survivance, fournit objectivement les éléments de sa propre vérité. »¹. Mais son processus ne doit, pour aller vers le progrès, rechigner à la subversion, esthétique en premier lieu, à prendre le risque de l’inconfort, celui d’outrer. Adorno encore, mais dans un autre ouvrage, en donne la conception formelle à laquelle nous souscrivons : « Le moment qui, dans l’œuvre d’art, lui permet de transcender la réalité est en effet inséparable du style ; il ne consiste cependant pas en la réalisation d’une harmonie, d’une unité problématique entre la forme et le contenu, entre l’extérieur et l’intérieur, entre l’individu et la société, mais dans les traits où affleure la contradiction, dans l’échec nécessaire de l’effort passionné vers l’identité. »²
Cela, expérimenter, désobéir, actualiser ce qu’exige la technique comme totalité, s’appuie inévitablement sur des conditions objectives de production adéquates. Une telle aspiration nécessite des infrastructures, des équipements, et plus encore le recours à une force de travail, qui tous ont un coût. D’où la nécessité d’une demande effective suffisante qui, puisqu’elle ne se trouve pas d’emblée dans la consommation – et d’ailleurs ne peut structurellement pas s’y trouver – doit émaner de l’investissement public. Un ministère de la Culture, et les pouvoirs publics qui le dotent, qui assumeraient la charge de l’intérêt du plus grand nombre et souscriraient, pour lui, à une ambition émancipatrice devraient y consacrer et évaluer raisonnablement les ressources correspondantes. Fabrice Raffin, socio-anthropologue à l’Université de Picardie Jules Verne, que nous invitions l’année dernière lors de l’édition 2024 des Rencontres Nationales Accord Majeur, affirmait pourtant lors de son intervention, que nous paraphrasons en espérant ne pas la dénaturer, que, pour les publics, sortir volontairement de sa zone de confort était un privilège. Certes, ceci est exact et indique bien l’obstacle qui existe en l’état pour les productions culturelles exigeantes à servir l’intérêt du plus grand nombre. Mais c’est ce en l’état qui doit être transformer, et la structure sociale de la production culturelle, de concours avec les autres forces sociales, doit aménager ce privilège à toutes et tous, ce qui revient en substance à nier sa nature de privilège.
Si c’est bien sur le nerf de la guerre que portent nombre de nos revendications, ça n’est que comme moyen. C’est en fait de maintenir la possibilité morale du dépassement dont il s’agit. Abandonnons-la et nous l’aurons le dernier homme³ advenu, « l’homme du ressentiment » et sa « dégoutante malveillance, sa capacité dépréciative », celui qui ne sait qu’« haïr tout ce qui est aimable ou admirable, diminuer toute chose à force de bouffonneries ou d’interprétations basses, voir en toute chose un piège dans lequel il ne faut pas tomber. »⁴ Qu’il nous soit permis ces quelques méditations philosophiques sur l’enjeu civilisationnel – à plus forte raison alors que bruyants sont ceux qui le ressassent en dépit du bon sens – de la structure sociale de la production culturelle, sans perdre de vue leur articulation avec la nécessité de résistance concrète. Des luttes il y en a et il y en aura encore, l’ordre actuel des choses les mènent à se multiplier. Avec les outils qui sont les nôtres, nous y prendront notre part. L’enjeu en est essentiel, nous ne pouvons pas faiblir, nous ne pouvons pas faillir !
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¹ ADORNO, Theodor W. Philosophie de la nouvelle musique. Traduit de l’allemand par Hans Hildenberg et Alex Lindenberg. Gallimard. Paris : 1962, p. 131
² HORKEIMER, Max et ADORNO, Theodor, La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques. Traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz. Gallimard. Paris : 1974, p. 194-195
³ Cf. NIETZSCHE, Friedrich, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883-1885
⁴ DELEUZE, Gilles, Nietzsche et la philosophie, PUF, Paris : 1962, p. 134
Par Erwan Vernay, délégué général de Grands Formats

