L’énergie de la musique se réalise et s’incarne en trajectoires qui peuvent être aussi éloquentes et sensibles que parfaitement déroutantes. C’est tout le paradoxe joyeux que Jean-Marie Machado fait éclore dans chacun de ses nouveaux projets avec l’ingénuité du découvreur malgré lui. A la manière d’un Debussy s’émerveillant de savoir se mettre au service de la seule nature sans oublier de la réinventer au passage, notre musicien venu du jazz renouvelle sans cesse une écoute et une imagination qui l’étonnent lui-même.
Jean-Marie Machado est un artiste de notre chère vieille Europe. Il est d’abord un voyageur, un moissonneur de l’éternel été, pour reprendre la jolie métaphore de Victor Hugo. Il aborde ses propres racines comme on découvre un univers inouï, pas si différent d’un Manuel de Falla à qui l’exil en France permit de mieux exprimer l’incandescente singularité de la musique espagnole. Pas si différent d’un Bartok qui entendait dans les musiques paysannes de son Europe centrale une vérité qui dépassait de loin toute sa créativité de compositeur.
La merveille, c’est que l’ingénuité, la fraîcheur toujours retrouvée face aux traditions et aux influences nombreuses, complexes et subtiles, qui l’ont façonné, s’accompagnent chez Jean-Marie Machado d’une tout aussi fraîche et intuitive défense et illustration de chacun des univers musicaux qu’il s’est approprié au long d’une carrière de plusieurs décennies. Pour lui, les mélismes orientaux, les danses latino-américaines, les modes anciens de la musique bretonne ne sont pas moins consubstantiels d’un langage en permanente élaboration que les harmonieuses et libres équations du jazz et de l’improvisation, sa « douce langue natale », comme disait Baudelaire.
En fait, Jean-Marie Machado est tout aussi à son aise dans le rôle du collecteur éternellement fasciné par les pépites de son patrimoine que dans celui de l’explorateur de mélodies et de rythmes différents dont il s’étonne en permanence de les sentir joyeusement familiers. Ses aventures sont celles d’un explorateur ingénu comme le sont les personnages de Joseph Conrad dans ces romans des mers du Sud qui nous ont fascinés dans notre adolescence. Le compositeur qui nous emmène sur l’océan de sa nouvelle Sinfonia sait fort bien de quoi il nous entretient secrètement.
L’homme et la mer n’ont pas attendu Baudelaire, encore lui, pour vibrer à l’unisson. Jean-Marie Machado nous rappelle cette évidence avec tous les secrets, toutes les époustouflantes réussites d’une écriture riche et subtile. Il faut écouter ces points d’interrogation de danses, asymétriques ou circulaires, associées aux mouvements des vagues ; ces chants profonds des cordes graves, sans violons, qui imitent le souffle d’un chœur ; ces balancements qui peu à peu basculent dans l’épopée ; et puis ces alliages étonnants de timbres, qui s’inscrivent dans la belle trajectoire dessinée par Debussy et Ravel, et qui dans maint épisode nous étonnent et nous ravissent.
Il est vrai que le capitaine Machado, à bord de ce brick qui lui a permis de braver tant de mers familières ou lointaines, a su rassembler le meilleur équipage qu’on puisse rêver pour les audacieuses traversées dont il ne nous révèle que peu à peu le programme d’exploration. Ces seize musiciens qui l’entourent sont des équipiers formidables. Non pas que chacun ne soit un soliste admirable, auquel le compositeur sait d’ailleurs offrir des moments d’inspiration, de fièvre sonore, d’improvisation libre. Mais ce collectif est bien de ceux, rares aujourd’hui, qui nourrissent une pensée musicale autant qu’ils s’en nourrissent.
Alain Surrans
TRACKLIST :
1- Ria Largo
2- Tanghoule Part 1
3- Tanghoule Part 2
4- Barcaronde Part 1
5- Barcaronde Part 2
6- L’écumes des rires Part 1
7- L’écumes des rires Part 2
8- Barque magnétique
9- Dérive des cinq pas
10- Volte Flamme
11- Tréhourhant
12- Jig Raz

