Une fois n’est pas coutume, cet édito partira d’une problématique simple, ouverture de la campagne présidentielle oblige, dans laquelle Grands Formats compte bien intervenir à son échelle : Quel est notre rôle, nous artistes, technicien·nes, auteur·rices, personnels administratifs, professionnel·les de la création artistique, dans ce moment politique ? En premier lieu, il convient de rappeler que ce rôle, en tant que citoyen·nes bien sûr, mais aussi en tant qu’acteur·rices exerçant une fonction sociale spécifique donc, ne se réduit pas à une séquence institutionnelle qui, pour importante qu’elle soit, demeure loin de contenir la substance d’une activité politique de beaucoup plus exigeante. La réponse la plus juste, techniquement du moins, me semble pourtant être celle du service public qui, du reste, fournissait son titre aux rencontres nationales Accord Majeur que Grands Formats co-organisait le 8 juillet dernier. Je saisis l’occasion d’en enfoncer le clou, tant l’idée même de service public fonde une vision du monde qu’il est plus que jamais important de défendre, et dans laquelle s’inscrit en outre inexorablement la possibilité d’un secteur artistique qui poursuit des objectifs autres que le profit.
Elle me fournit le prétexte de rappeler d’abord ce qu’est un service public. En premier lieu, un service public déterminé n’est pas a priori mais résulte d’un choix, politique en l’occurrence. Le définir, c’est décider de faire d’une prestation déterminée la contrepartie d’un droit et non plus d’un équivalent numéraire ; c’est l’extraire ainsi d’une logique de marché, jugée lacunaire du point de vue de sa capacité à le garantir à un degré suffisant. Les raisons possibles en sont multiples et je ne les étudierais pas extensivement ici. Qu’il me soit plutôt permis d’examiner spécifiquement celles qui justifient un service public de la création artistique, en tant qu’elles nous concernent prioritairement. Au contraire des discours par trop entendus dans l’entre-soi des amateurs, je rejette pour ma part l’idée d’un besoin, humain ou social, intemporel et abstrait, d’art ou de musique. Elle me semble n’être en fait que l’expression du privilège de son accès et, en substance, assez déconnectée des préoccupations véritables des masses, tout autant qu’elle élude le problème de son utilité concrète. Je crois néanmoins pouvoir en distinguer trois aspects fonctionnels ancrés historiquement :
– Culturel à proprement parler tout d’abord. La création artistique qui circule dans un groupe déterminé permet la constitution, au sein de celui-ci, d’un référentiel commun. Elle participe ainsi à permettre à ses membres de se reconnaître mutuellement et de développer un sentiment d’appartenance. À cet égard, nul besoin de prime abord d’un investissement quelconque visant à l’encourager ; la nécessité qu’un tel socle de références existe se manifeste d’elle-même. Reste que la spontanéité de sa constitution peut éventuellement être influencée par des incitations extérieures, d’une part, et que les conditions de la coexistence nécessaire de plusieurs référents culturels opposés doivent être garanties, d’autre part. En cette matière, la fonction d’arbitrage attribuée au politique est requise comme assurance d’un droit fondamental.
– Identitaire, ensuite. Revers du premier en quelque sorte, celui-ci endosse sa dimension performative, i. e. dont l’affirmation la fait advenir, et tournée vers l’extérieur. Il est, pourrait-on dire, le masque qu’une société choisit de présenter aux autres. En cela, la création artistique en son sein joue évidemment un rôle de premier plan. L’Allemagne du XIXe siècle eut-elle été la patrie du romantisme européen, dont les conséquences sur l’avènement d’une modernité libérale au plan politique furent si importantes, sans Faust et quelques autres ? Réflexivement, la façade qu’arbore un groupe qui, au demeurant, n’est pas nécessairement national, participe à le façonner dans sa dimension interne. Où culture et identité entrent dans un rapport dialectique. Éminemment complexe, Grands Formats se propose par ailleurs d’explorer, accompagnée de spécialistes, le problème de la possibilité d’un récit identitaire non-simplificateur, au sein de la table-ronde qui portera pour thème « Jazz et identité » pendant le temps fort de la Rentrée Grands Formats qui aura lieu du 17 au 20 novembre à Bourg-en-Bresse.
– Subversif, enfin. La création artistique contient la possibilité effective de se constituer en vecteur d’une expression dissidente. En cela, elle assume un rôle dit « contre-culturel », et en tout cas contre-hégémonique. Elle peut ainsi participer des rouages démocratiques, assurant une fonction de contre-pouvoir. Or il peut paraître paradoxal pour l’institution dépositaire d’un pouvoir de consacrer la fonction limitante d’une autre sphère sociale. Cela ne l’est pourtant qu’en apparence, et si la contradiction demeure au-delà, cela doit nous interroger sur le type véritable du gouvernement sous lequel nous vivons, même lorsqu’il revêt une forme démocratique ; une organisation sociale équilibrée incorpore en pleine conscience ses propres contre-pouvoirs. Force est de constater par ailleurs que la création artistique a effectivement assuré cette fonction à plusieurs époques et en plusieurs endroits, et qu’elle en a parfois même constitué l’ultime recours. Ainsi par exemple ces vers d’Aimé Césaire, écrits en 1939 alors que la France maintenait un régime colonial, dans ce qui est pour moi l’une des plus belles œuvres poétiques francophone : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. / Et venant je me dirais à moi-même : Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… »².
Une fois le plaidoyer achevé, je reviens à davantage de pragmatisme. La contrepartie d’un service public, c’est bien sûr son coût que, d’une façon ou d’une autre, il faut bien supporter. Là aussi, les modalités imaginables sont extrêmement diverses et je ne m’y étendrai pas, mais j’aimerais distinguer la conclusion de ce texte par l’originalité de n’être cette fois pas dans la demande, mais bien plutôt dans l’offre d’une opportunité de financement qui provienne de notre secteur, celui de la musique. Lors des rencontres Accord Majeur déjà évoquées, l’un des intervenants – que je ne citerai pas ici – affirmait très justement que l’économie du secteur musical maintenait une croissance exceptionnelle pour la période. À la bonne heure ! Tandis que la plus grande partie du secteur, en termes de volume d’emplois et de création, travaille dans des conditions pour le moins précaires, une petite minorité prospère en remplissant des stades à des coûts obscènes. Par conséquent, une manne substantielle me paraît avoir été identifiée, et il me semble qu’un peu de volontarisme permettrait d’en tirer le meilleur profit pour le fonctionnement de services publics en peine, justement pour la raison que leur coût légitime n’est plus convenablement supporté. Si cela permettait de résoudre quelques-uns des problèmes relatifs au financement du secteur musical, à la bonne heure encore ! Et même si cela ne devait pas bénéficier à la musique, mais seulement à l’éducation ou à la santé publique par exemple, la suggestion tient encore. Cela pourrait bien avoir des effets collatéraux fort positifs pour ledit secteur musical et, sans ça, nous y aurons quand même gagné quelque chose. À bon entendeur…
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¹Expression empruntée aux notes du rapport au IVe congrès du Komintern, 13 novembre 1922, transposée à un contexte notoirement différent, mais à dessein d’illustrer un rapport de force interne.
²Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Présence Africaine, Paris, 1971.
Par Erwan Vernay (Délégué Général de Grands Formats)

